VIEILLIR C'EST VIVRE
La vieillesse est une sorte de récapitulation de tout ce qui a été vécu jusqu’à présent. Cette récapitulation lui donne un sens qu’il n’était pas possible de connaître avant. La vieillesse, c’est l’âge où le sens de la vie devient plus transparent.
La vieillesse est tout autre chose que de se préparer à la mort : on ne vit pas pour se préparer à la mort, mais c’est en vivant vraiment ce qu’on doit vivre que l’on est prêt à la mort.
[Vieillir, n’est-ce pas perdre ses amis ?] Je ne peux pas dire que ce ne soit pas vrai. Mais tout ce qui est extérieur à moi n’atteint pas la réalité fondamentale que j’ai à vivre, parce que ce que j’ai à vivre est dans la ligne de ce que j’ai vécu dans tout mon passé, au-delà même de la conscience que je pourrais en avoir.
Avec l’âge, on épouse la solitude, comme la grandeur spéciale de l’homme, parce que cette grandeur, c’est que nous sommes uniques. Mais dans la mesure où on prend davantage conscience de cette unicité, on prend aussi conscience de l’unicité des autres ; et si on se met à un niveau convenable avec les autres, il y a communion entre nous – qui est d’un tout autre ordre que la communion que les sens et la raison peuvent nous procurer dans la vie ordinaire.
La vieillesse est l’âge des fruits. Une des grâces de la vieillesse, qui n’existait peut-être pas de la même façon jadis, c’est qu’il y a actuellement dans notre société cette possibilité pour un être vieux et suffisamment vivant encore, d’apporter à des jeunes, de par sa présence, une intelligence de la vie qui dépasse de beaucoup ce qu’on pouvait recevoir d’un adulte, il y a 50 ans.
La présence d’un vieux peut être révélatrice, à ceux qui l’accueillent convenablement, de la réalité fondamentale qu’ils sont en train de vivre ou qu’ils auront à vivre, et qui leur permettra précisément d’être des vivants.
La personne âgée réussie est celle qui est capable de vivre en paix avec sa solitude. Ce qu’elle pouvait pour les autres jadis n’est plus possible, mais ce qu’elle peut être pour les autres maintenant devient une réalité qui peut la nourrir elle-même.
Les personnes âgées peuvent regarder leur passé avec le réalisme qui est dégagé de toute auto-défense et l’on voit tout ce que l’on aurait dû faire par respon-sabilité et que l’on n’a pas fait.
Dans toute vieillesse, il est important de n’aban-donner telle ou telle activité que lorsqu’on y est radicalement obligé, parce qu’à cet âge tout abandon est définitif. Il faut donc tenir au maximum ce qui correspond aux possibilités.
Marcel LÉGAUT
Entretien avec Pierre Babin, 1988 (Extraits)
