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Choisir d’abord un ensemble que l’on peut maîtriser, ici, avec Francis Rapp1, le diocèse de Strasbourg qui s’étend alors de part et d’autre du Rhin : un millier de personnes pour l’Église, 430 paroisses, 750 chapellenies pour les séculiers, et des ordres religieux, bénédictins, cisterciens ou, plus récents, les ordres mendiants (dominicains et franciscains), au total 2.000 personnes. Une période qui va de la fin de la crise conciliaire (à un moment, trois papes !) à un mouvement de révolte paysan, la guerre des paysans, avec des milliers de morts en 1525. 

Situation en 1450

Depuis la fin du XIIe siècle, l’effort de l’Église consiste à arracher aux laïcs le droit de désigner les ministres du culte, de soustraire l’existence des religieux/religieuses au profane et de leur permettre de vouer leurs forces en totalité au sacré. Du coup, les membres du clergé ne portent pas leur part du fardeau du peuple : ils ne prennent pas les armes, ne montent pas le guet, ne paye pas l’impôt et s’y refusent jusqu’à la dernière minute. Avec des habitudes de coiffure, de vêtement, de fréquentation, et la règle du célibat clandestinement contournée avec des compagnes de rang inférieur. Prince d’Empire puis de l’Église, l’évêque a pour collaborateurs les chanoines « trop puissants et trop enracinés », impossible à muter ou à révoquer, ce qui accroît le rôle de la curie diocésaine (l’officialité juge et dispose de notaires). Le synode a évacué les laïcs après 1265, les évêques ne visitent pas leurs paroisses qui ont le contact avec les archiprêtres, responsables des doyennés. Tout ceci dans un contexte de centralisation pontificale, notamment pour les nominations.

L’évêque est alors seigneur, et ceux de l’évêché de Strasbourg mènent une politique d’agrandissement de leur fief, par l’épée ou l’argent : 150.000 hectares, 300 villages et bourgades, sauf Strasbourg. Il a besoin de ressources qui dépendent des récoltes, et donc de la conjoncture. Même très riche, cet évêché dépense plus qu’il n’encaisse, emprunte, fait face à des résistances variées, voire à une discorde profonde, l’hostilité entre réguliers et séculiers n’étant pas la moindre. En outre, de nombreuses violences ponctuent cette période. La banqueroute peut être au bout du chemin : « Le bruit causé par ces affaires, les laïcs l’avaient entendu distinctement : la rumeur publique loin de s’assourdir en se propageant, grossit et risque de se transformer en clameur » (p. 128). Des clercs comprirent l’urgence d’une réforme.

Quelques acteurs d’une réforme

Des observants reviennent aux engagements de leur profession, surtout celles de stricte observance, mais cet effort ne peut valoir pour les séculiers. Parmi ces derniers, deux grands orateurs, Jean Kreutzer (+ 1461) et Jean Geiler de Kaysersberg (1445-1510), disciple de Gerson et véritable prophète, dominent le siècle, mais sans relais auprès des évêques qui se succèdent. D’où, en 1508, le constat de Geiler : « Ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de se tenir en son coin et se fourrer la tête dans un trou, en s’attachant à suivre les commandements de Dieu et à pratiquer le bien pour gagner le salut éternel ». Lui succèdent des écrivains et des pamphlétaires tels que Sébastien Brant (La Nef des Fous en 1494) et Jacques Wimpfeling qui rencontrent des imprimeurs, mais le programme est faible : « Ils criaient au feu à pleins poumons mais ils ne savaient pas comment s’y prendre pour éteindre l’incendie ».

Quant aux trois évêques Robert de Bavière (1440-1478), Albert de Bavière (1478-1506) et Guillaume de Honstein (1506-1541), « incapables d’entraîner les hommes et de mobiliser leur enthousiasme pour des tâches nouvelles, ils s’attachèrent aux institutions qu’ils avaient héritées […] et s’efforcèrent de faire marcher cette machine aussi bien que possible » (p. 186). Ils consacrèrent notamment beaucoup de temps et de peine au rétablissement de leurs finances, prenant le parti des juristes, gestionnaires, et négligeant les spirituels. 

De plus, de nombreux obstacles se dressent sur le chemin de la réforme :

  • la société des clercs est divisée entre séculiers et réguliers, en particulier la captation par les ordres mendiants des confessions, enterrements, prêches ou saints sacrements ; rivalité des ordres monastiques entre eux et, à l’intérieur des monastères, disparité entre les observants et les non observants, la matière (le motif) des conflits étant surtout constituée… par des questions de préséance ; les querelles intestines du clergé diocésain, notamment tout ce qui touche aux situations acquises.
  • « dans les combats que menèrent [les évêques] contre les abus commis par leurs clercs, jamais les évêques ne virent le pape se ranger de leur côté, et donc concubinaires ou cumulards purent continuer » (p. 228).

C’est compter sans le poids des réalités économiques car d’une part la baisse du loyer de l’argent amène des reconversions de dette (de 10 % de taux d’intérêt, on passe à 4 %), d’autre part les redevances en nature flanchèrent. La crise permet de spéculer sur les grains reçus en nature et stockés. La vie conventuelle est gênée par un temporel en mauvaise santé et réduit le nombre des religieux : à Marmoutier, en 1506, l’abbé était seul. On oblige les religieux à exercer à l’extérieur, voire à solliciter un bénéfice attaché à un office. Les ordres mendiants tirent leur épingle du jeu avec leurs rentes en argent et leurs revenus en nature. Mais cette victoire (prospérité) est chèrement payée : bien logés, bien vêtus dans des bâtiments à moitié vides, ces couvents devenus des pensions n’ont (n’abritent) plus guère de vie spirituelle. Le système des bénéfices – un revenu attaché à une prébende, une chapellenie ou une cure – conduit au cumul (près d’un tiers des chanoines de Strasbourg cumule) qui mène à l’absentéisme. 

Et, disons-le, l’Église, au XVe siècle comme auparavant, était/offrait avant tout une carrière où s’engouffraient ambitions et préoccupations terrestres : des places, des profits ou du travail (avec dans ce cas, insécurité de l’emploi) et, dans tous les cas, peu ou pas de « vocation ».

80 ans d’effort et d’insuccès

  • Robert de Bavière 1440-1450 prudence pour rétablir l’ordre

(1440-1478) 1450-1456 assaille les abus avec énergie, sans précaution

1456-1478 laisser aller, défense de la loi sert à lever l’impôt

  • Albert de Bavière 1478-1492 Geiler pousse à la mise en œuvre de sa réforme

(1478-1506) L’observance réalise quelques progrès (cf. Marmoutier p. 366)

1492-1506 Préoccupations temporelles.

Le scepticisme foncier de l’évêque avait fait de lui

le spectateur désabusé des scandales auxquels

sa charge lui commandait de porter remède (p. 370)

  • Guillaume de Honstein 1506-1510 Des mesures d’urgence (mutinerie de Gengenbach,

(1506-1541) dépenses de l’abbé d’Altorf)

1509 fait paraître une charte de redressement, sapée par 

le Saint-Siège, il doit la retirer et s’occupe de son temporel

(en redressant Marmoutier dont l’abbé est excommunié,

en y installant des observants ; mise à sac en 1525, p. 385).

 

De la réforme à la Réformation

  • parcimonie des fondations, des donations, des quêtes et des indulgences

Cf. Aumônes à l’Œuvre Notre-Dame fin XIVe siècle 2.000 L

1500-1525 300 L (1525 : révolte paysanne)

  • violence, attentats isolés. 1493, le premier Bundschuh avec Josse Fritz en 1502 ; paix en 1513 avec comme mobile la suppression de tous les cens, toutes redevances et taxes. Contestation de la puissance temporelle de l’Église. Haine à l’égard des curés : « Des passions collectives, des symboles et des cris de guerre tous les éléments d’une révolution qui s’en prendrait avant tout aux institutions ecclésiales étaient réunis, avant que Luther ne fit entendre sa voix » (p. 410).
  • Utilisation des armes légales par les villes (ici Strasbourg) pour chercher à imposer le temporel ecclésial mais les clercs ne capitulèrent sur l’impôt qu’en 1525, affolés par la révolution paysanne. Eviter aussi l’accroissement du temporel ecclésiastique : maintien d’une règle datant de 1300 (un strasbourgeois ne peut pas donner plus qu’1 % à des clercs) ; fixation aussi du « dernier adieu » à 30 deniers. Libérer le patrimoine laïc de l’emprise ecclésiale (rentes vendues au clergé, débiteurs insolvables dont les biens vont au clergé).
  • « dans l’âme populaire couvait une sorte de haine à l’encontre des prêtres et des moines, et de ces sentiments, les politiques, même s’ils en mesuraient l’exaspération, croyaient expédient de tirer parti » (p. 419).
  • Geiler, en 1508 : « Vous autres les laïcs, vous nous haïssez, nous les prêtres. Oui, c’est une vieille haine qui nous sépare ».

Les abus : aggravation ou stagnation ?

Les clercs seraient avares, libertins, parasites.

  • Or, une fois enregistrée la prospérité paradoxale des ordres mendiants et la restauration des finances épiscopales, le constat porte sur une stagnation voire une baisse des revenus. Avec une partie non négligeable du clergé séculier dans une situation matérielle des plus précaires. Le cumul était plus répandu, hostilité aux « sangsues » quand, par suite du non-paiement, l’excommunication et l’interdit a été jeté sur les ouailles. Spéculation sur les blés dans une « proportion plus intolérable que par le passé ».
  • Délits notoires d’inconduite : 1 % de condamnés. « Discrétion », mal stationnaire du concubinage, du faux couple.
  • ignorance moindre des membres du clergé : la moitié des séculiers est passé par l’Université.

 

Aux origines de l’anticléricalisme : les crises économiques et la transformation des mentalités.

  • Crise sensible de la paysannerie.

Haine d’autant plus puissante qu’elle a dû se contenir dans les campagnes ce qui conduit à la guerre des Paysans (1525), Pfaffenhass (1493, 1502, 1517, 1525). À cause de sa condition particulière, autant qu’en raison de l’importance de ses placements et de ses ventes (céréales en temps de disette), le clergé cristallisait les rancunes diffuses des « pauvres gens ». 

  • De plus, l’attitude bourgeoise faite du culte de l’effort de et l’efficacité, le désir de comprendre et d’apprendre (désir de lire en allemand et non en latin). « Au début du XVIe siècle, dans les villes, le clergé ne détenait plus le monopole de la culture et la valeur des connaissances qu’il possédait n’était plus reconnue sans réserve par tous les fidèles. Son autorité morale ne laissait pas d’en souffrir ». Volonté de respectabilité de ces bourgeois (adultère, concubinage, prostitution, jeux, ordonnances somptuaires) qui rend perceptible les débordements des clercs. 
  • Contradiction des clercs : refus de s’intégrer à la cité dont ils réclamaient la protection, voire présence d’une force redoutable capable de détruire l’ordre municipal.

 

ET les sources chrétiennes de l’anticléricalisme

Cheminement souterrain des influences hétérodoxes (Wyclif et l’égalité), la crainte de l’Apocalypse et les espérances millénaristes. Se dresser non contre la foi mais contre l’organisation de l’Église romaine. En ville, prédication portant sur une Église idéalisée des premiers temps (p. 465) et d’une Église caricaturée. Et l’on est donc devant un processus qui comporte une révolte des laïcs préparée puis déclenchée par des clercs (en particulier, la critique des certitudes dogmatiques par l’humanisme érasmien), puis la prédication évangélique accueillie par les laïcs. En moins de dix ans (1529), le pouvoir civil de Strasbourg n’avait pas seulement conquis le droit de surveiller la gestion des biens d’Église, il n’a pas seulement obtenu de les imposer aussi lourdement qu’il taxait le patrimoine laïc, il avait encore pu changer du tout au tout l’utilisation des revenus produits par le temporel et les affecter aux tâches d’assistante et d’enseignement dont le rôle dans la vie de la cité lui paraissait primordial.

ET les clercs se résignèrent enfin à se placer sous la juridiction de la cité, car « les vagues de la fureur populaire menaçaient leurs personnes et leur donnaient le sentiment que leur vie même n’était pas sûre ». Classes modestes et moyennes poussaient à la Réformation, refonte totale des instituions ecclésiales, un changement radical de la vie religieuse différent du torrent révolutionnaire dans les campagnes : violences, iconoclasme et répression par le duc de Lorraine.

De l’échec de la réforme sortit la Réformation. Jacques Sturm s’était préparé à la prêtrise, avait lu Luther, et comme disciple de Wimpfeling était passé à la Réformation : « si je suis un hérétique, c’est vous qui m’y avez conduit » (1524).

L’Église médiévale est morte, deux Églises se formèrent, deux confessions (pour un même Credo…)

1 RAPP (Francis), Réformes et Réformation à Strasbourg. Église et société dans le diocèse de Strasbourg (1450-1525), Paris, Ophrys, 1974, 554 p.

 

Dominique LERCH